Ce passage est un extrait de mon premier roman: VOLIM« See, this what that voice in your head says
When you try to get peace of mind »
— Lauryn Hill
Max m’a refilé une prescription pour guérir ma masculinité fragilisée. Au réveil, boire un verre d’eau avec 5g de créatine. Faire mon lit. Brosser mes dents. 50 pull-ups, 100 push-ups et 4 minutes de planche. Après ça, je peux m’habiller. Puis, idéalement avec un shake de protéines, gober les suppléments qu’il m’a prescrits : Tongkat ali, Fadogia Agressis, Omega-3 et Ashawanga. 240 minutes de travail acharné sur notre projet d’entreprise. Dîner steak-riz. Entraînement de 45 minutes à haute intensité. Et en tout temps, grâce à une application, bloquer la porno sur tous mes appareils (très important pour optimiser mon niveau de testostérone).
Selon Max, si je respecte cette prescription à la lettre, dans 30 jours je suis un homme à nouveau. Complètement guéri ou argent remis (du moins, il me rachète mes suppléments). Je suis rendu au jour 14 — soit le quatorzième jour consécutif où je consulte de la porno assidûment. J’échoue généralement après les 4 minutes de planche. Je sors mon cell et me crosse sur mon tapis de yoga. J’me dégoûte à chaque fois. Mon petit-déjeuner est un branle-bas-passe-temps. Je commande « romantic sex » dans la barre de recherche. La fille lui ressemble. Pendant un instant, je la baise proprement. Le chef-d’œuvre finit en cul-de-sac dans un mouchoir. Me voilà à nouveau misérable. La porno me console avant de m’enculer.
Maintenant que Florence n’est plus un sujet d’actualité, mon existence se résume à générer du profit. Je me suis résigné à vivre pour optimiser. À n’en faire plus avec moins, à sauver là où y’a pas de valeur ajoutée. Mon ordi m’accompagne. Il me soulage. Je me sens plus en sécurité devant mon écran, à régler des dossiers et vendre à des gens, qu’en négociant avec une femme qui ne m’aime plus comme avant.
Vanille laisse entendre que ma relation avec mon ordi est malsaine. Que je m’en sers comme une échappatoire. Vanille laisse entendre souvent, elle parle d’autant plus, beaucoup plus que la moyenne des psys. Elle raconte et démontre. Règle générale, elle est tolérable. Pas cette fois-ci. Elle rate la cible et touche le sensible. Il faut comprendre, ce n’est pas une échappatoire, mais un élévateur. Je tolère mal les humains. Les côtoyer, ne serait-ce que dans une rangée d’épicerie (surtout dans une rangée d’épicerie), est un véritable supplice. Et pourtant, une fois sur mon ordi, on pourrait croire que je les aime. On pourrait croire que je les aime, car je les oublie. Mon ordi et moi, voilà un amour divin. Dans quelques années, je vais changer mon ordi et l’oublier le lendemain. Je n’ai encore jamais rencontré un tel humain. J’ai répondu à Vanille qu’elle devrait passer moins d’temps à me parler dans une rangée d’épicerie et plus à m’écouter devant son ordi.
De toute manière, Max l’a dit lui-même. Je dois sortir de mon apitoiement et produire davantage : « C’est le temps de quitter nos jobs et nous consacrer à 100% au projet ». Après 3 ans à temps perdu, on est finalement rentable. C’est une bonne nouvelle, je devrais m’en réjouir. Alors, je me résous, je me réduis. Max le répète sans cesse : « temps et aussi longtemps qu’on est pas rentable, on est vulnérable ». Ironiquement, nous voilà finalement rentables et j’aimerais ne pas l’être.
Voyez-vous, la rentabilité est une femme impitoyable. Elle nous soumet plus que l’inverse. On a si peur de la perdre qu’on en devient misérable. Et comme l’amour, elle est précaire. Car, si on rajoute nos salaires hypothétiques aux dépenses, nous ne sommes plus rentables (c’est mathématique). Pour contrer cet argument, Max émet l’hypothèse que si on rajoute notre énergie à temps plein aux revenus, on peut les doubler et tirer un profit.
Max est un programmeur, il ne jure que par les si. Le comportement d’un ordi se résume à des hypothèses en série. Toutes choses étant égales par ailleurs, si on fait ceci sans faire cela, on va gagner plus qu’avant. Les si n’aiment pas les rais et les règles m’emmerdent toujours autant qu’avant. Avant, on avait les yeux là-haut, maintenant on les baisse au bottom line. La déesse de l’amour est décédée. Désormais, on se prosterne pour être rentable. Rentable rime avec table et ce n’est pas une coïncidence. Avec une table, rien ne se crée, tout se balance. La table est droite, mais Dieu sait que la beauté est tordue.
À notre dernière rencontre, Vanille a souligné mon « schéma » d’abandon. Ma pauvre Vanille... tu m’apprends rien. J’ai 3 schémas d’avance et je les retarde volontiers. Ça ne m’intéresse plus de savoir que l’objet de mon désir est de répéter mon passé - j’en ai rien à foutre. Je veux revenir en arrière et recommencer, quitte à répéter et devenir habitué.
Hier encore, j’avais le monde à mes pieds. Une femme dévouée, des ambitions démesurées et une idéalisation de la rentabilité. Ce soir, je cogne à ma propre porte avant d’entrer. Je baisse la tête, ignorant où j’me suis laissé emporter. J’ai pourtant rempli ma To-do et envoyé mes factures, le compte n’y est pas. Je blâme la techno du voisin et le rigodon des fêtes. Ils me donnent des mots de têtes et des maux d’cœur. J’adore cette homophone. Des mots pour des maux pendant des mois - maudit qu’on s’tanne pas.
Je place des chiffres bout à bout dans une colonne et je souris quand ils balancent. Je me transforme graduellement en tableau. Je m’écœure terriblement. La procrastination est un mot à cinq syllabes qui veut dire s’emmerder. Même si elle paie mon épicerie, la rentabilité m’emmerde. Elle ne change rien au fait qu’encore une fois, je soupe seul ce soir.
Florence, Vanille, Max, Rock, Katarina, Jakub et encore Florence : allez tous chier. Laissez-moi penser en paix, en clair ou en peine. Je suis cervidexe, je pense comme je veux. Je suis fonctionnaire dans mes plans et incohérent dans mes textes. Je poétise sans effort, en tapant mon clavier sans le considérer. Son consentement m’est bien égal. Je me vide de mon mal. Mon clavier mène une vie simple et rangée. Écrire des poèmes est aussi facile que dormir, il suffit d’abandonner. Encore cette nuit, ma nostalgie m’a réveillé en revenant du bar. Vanille m’a menti. J’ai essayé de t’oublier. De penser à autre chose. Ça ne sert à rien. Ma mémoire n’écoute qu’elle-même.